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La révolution : cahiers de doléances de la ville de Honfleur.

Comme dans tous les bailliages de France ayant eu connaissance de la convocation royale du 24 janvier 1789, les habitants composant le Tiers Etat de la ville de Honfleur se réunissent en assemblée des citoyens le vendredi 27 mars 1789. Il s’agit de faire connaître «vœux et réclamations» au Roi afin de réformer son royaume et de trouver des solutions à la crise économique et financière : les cahiers de doléances sont rédigés dans les villes au niveau des corporations.

L’assemblée à Honfleur est composée de 25 corps de métiers dont 19 en corporation, de marins (109) et d’arts dits libéraux (officier de bailliage, avocats, notaires, médecin, négociants).

Il s’agit aussi délire des représentants le 2 avril pour les Etats Généraux (assemblée représentant les 3 ordres : clergé, noblesse, Tiers Etat) convoqués le 5 mai à Versailles.

Comme le dit le Marquis de Bomballe dans son journal : «Nous entrons dans une année qui sera bien remarquable». En effet, avec ce droit nouveau à la parole politique et à la critique qu’attestent les cahiers : le silence va cesser : l’espoir de réforme commence.


A vos plumes citoyens Honfleurais… !

Article 1 : Des principes généraux empruntés au XVIIIème et à la révolution américaine : « réformer les abus… prospérité générale… bonheur à tous…»

Article 2 : Des attaques visant les ordres privilégiés (noblesse, clergé). Renonciation aux privilèges pécuniaires. Vote par tête (et non par ordre) aux Etats Généraux.

Article 3 : Une projet de monarchie constitutionnelle : «Au Roi la souveraineté sans partage. A la Nation le droit de l’éclairer… aux fins de statuer sur les impôts et à l’administration de supprimer la vénalité des charges (laquelle assurait le privilège de la naissance et de l’argent sur le mérite) créer une justice municipale (remplaçant celle du Seigneur».

Articles 4 et 5 : Un impôt unique, simplifié proportionnel à la richesse. « Une nouvelle fiscalité sera établie par l’assemblée ainsi qu’une évaluation des besoins de l’Etat et de la dette publique afin de l’honorer par les sacrifices patriotiques. Les députés souhaiteraient aussi connaître les sources des abus afin de mieux y remédier par deux séries de mesures :

- réquisitionner le domaine royal,
- verser une quote-part par région proportionnelle à leurs forces»
.

Articles 6 et 7 : évocation des problèmes économiques et sociaux :

- avec des engagements volontaires dans le milieu plutôt que forcer l’exigence d’un impôt sur les domestiques et les chevaux de luxe destinées à financer l’agriculture et les fourrages (soit une revanche de la province rurale sur la grande ville où vivent les privilégiés).
- l’abolition des péages (visant la liberté du commerce).
- l’égalité devant l’impôt et la suppression de la gabelle et des aides (impôts indirects).
- à la libre exploitation des forêts (celle de Touques étant propriété du Duc d’Orléans).
- la suppression des jeux de hasard tel que la loterie.

Article 8 : les rédacteurs précisent que les questions plus locales devront être l’objet de débat plutôt aux Etats Provinciaux.

Signée par 25 personnes dont le maire Michel de la Croix Saint Michel, assisté de son greffier François André Pottier.


Les réformes politiques l’emportent sur celles sociales et économiques, voire même locales : l’idée d’une monarchie constitutionnelle où le Roi serait contrôlé par la Nation est audacieuse : elle est assortie néanmoins d’une exigence de présentation de l’identité régionale (rappel de la charte du Duché de Normandie).

C’est là, d’après nous, le projet d’une bourgeoisie modérée, laborieuse et moraliste (on lutte contre l’oisiveté, les jeux, l’inégalité…) et acquise au libéralisme économique (Article 7) qui deviendra plus tard plutôt girondine.

Les Cahiers de Doléances des paroisses environnantes de Honfleur (Fourneville, Ablon, Genneville, Vasouy, La Rivière, Gonneville, Saint Gatien, Pennedepie, Villerville) diffèrent peu de ceux de Honfleur.

Réunis en assemblée villageoise dans le cadre des paroisses quelques jours plus tard (le 29mars au lieu du 25), les habitants par l’intermédiaire de leurs représentants-syndics introduisent leurs doléances en exprimant leur attachement en la personne du Roi. («un si bon Roi» pour un peuple libre : Pennedepie) leurs « très humbles et respectueux remerciements d’avoir bien voulu accorder la tenue des Etats Généraux ». A Genneville, on est prêt à lui sacrifier sa vie et sa fortune :

Les représentants-syndics sont :

- pour Fourneville : Louis Bréavoine,
- pour Ablon : Louis Thorel,
- pour Gonneville : Jean-Baptiste Poitre,
- pour Vasouy : Jean Deshayes,
- pour Saint Gatien : Simon Roymond Balan (voir famille Balan),
- pour Pennedepie : Jacques Delaunay,
- pour Genneville : Louis Barette,
- pour Villerville : Pierre Michel.

Les cahiers ayant été rédigés selon des modèles qui circulent d’une paroisse à l’autre, il en découle un grand nombre de doléances communes.

Dans le domaine politique revient l’attente d’une collaboration entre le Roi et ses sujets (monarchie constitutionnelle assortie du vote par tête aux Etats Généraux). On réclame aussi des limites à l’autoritarisme par abolition des abus de justice, des lettres de cachet et la revendication d’une justice gratuite.

A Vasouy, on suggère de laisser au Roi un droit de veto et à Pennedepie de valoriser le mérite personnel (plutôt que de naissance).

Le libéralisme économique est à l’honneur dans le domaine économique et financier : on réclame l’arrêt «des mauvais procès» qui ruinent le commerce et à Vasouy l’abolition des corporations et le libre échange à l’intérieur des frontières. (C’est là une préoccupation de marchands en butte aux péages et aux règlements de toutes sortes d’une province à l’autre).

A Pennedepie, on souhaite des mesures préventives face à la banqueroute commerciale : le souci de sécurité économique l’emportant sur le principe de liberté que Villerville énonce ainsi : «afin de pouvoir dire, ce que je possède est à moi, j’en puis faire ce que je voudrai, je suis maître chez moi j’ai payé mon tribut à mon Roi » (article 11).

Une refonte totale de la fiscalité fait par contre unanimité dans le sens d’un impôt unique et simplifié, voté par l’assemblée en fonction de la dette publique (considérable en 1789 : les caisses sont vides) et levé par un percepteur d’Etat.

A Gonneville, on voudrait l’unification des poids et mesures et à Villerville des dispositions protectionnistes vis-à-vis des Anglais souhait contradictoire avec le libéralisme de Vasouy).

Toutes les paroisses veulent la suppression des aides (impôts indirects) et de la gabelle (impôt sur le sel).

Dans le domaine social, les droits seigneuriaux (ceux du Duc d’Orléans sont omniprésents dans les communes concernés) sont contestés bien plus qu’à Honfleur. Le rachat des corvées et du servage, une refonte de la dîme (impôt payé au clergé), des mesures de lutte contre la mendicité sont suggérées.

Mais alors qu’Ablon demande un droit d’usage des biens communaux (terres villageoises exploitées par la communauté des habitants assorties du droit de pâture après la récolte) pour les pauvres (soit en moyen concret de lutte contre la mendicité).

Gonneville veut plutôt leur partage entre les propriétaires en fonction des fonds de chacun (soit leur achat).

Cette divergence vient en partie du fait que Gonneville dispose de meilleurs terres qu’Ablon et donc est plus riche.

(Plus tard dans le courant de la révolution, la lutte entre montagnards et girondins recouvrira un conflit entre les partisans de l’intervention de l’Etat au nom de la solidarité vis-à-vis des indigents et ceux de la non intervention de la liberté individuelle).

Ablon demande une restriction des colombiers (qui dévastent les récoltes).

Vasouy demande des droits de chasse et de pêche octroyés aux seigneurs.

En ce qui concerne la vie locale, il y a unanimité contre la milice forcée qui prélève des hommes aux dépens des campagnes pour en faire des gardes-côtes.

Mais est-ce une idée semée par Honfleur que de demander à Fourneville la suppression des loteries (qui pervertissaient les mœurs comme tous les jeux de hasard) ? A Gonneville, on est aussi moraliste, puisqu’on demande la suppression du divorce !

Au total, l’intérêt de ce dépouillement des Cahiers, réside dans la diversité des types de doléances : en se serait attendu de la part de communes rurales à des revendications exclusivement anti-seigneuriales, sociales et économiques. Il n’en est rien : elles sont assorties pour chacune d’un programme politique cher aux marchands et aux bourgeois de Honfleur, ville à la fois marché et port.

C’est là le signe du lien étroit entre la ville et sa campagne environnante.

Source : Articles élaborés par : Alexandra Eudelyne, Sandrine Maris et Armelle Le Prou (1985).

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