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Les baillis de Bonneville sur Touques et la forêt.

Sommaire.



Avant-propos : les Troussebout.

Le roi Henri Beauclerc étant mort (1135), son corps fut transporté du château de Lyons-la-Forêt à Rouen, puis de là à Caen où les moines de l’abbaye aux Hommes eurent à le veiller dans le chœur de l’abbatiale, quatre semaines durant... Enfin les vents favorables permirent le passage en Angleterre et ainsi, comme il en avait exprimé le désir, le fils du Conquérant pu reposer au monastère de Reading.

Le gendre, Geoffroy Plantagenêt, successeur désigné, se préparait à gagner Londres lorsqu’il apprit qu’Etienne, comte de Blois, petit fils de Guillaume, le devançant, déjà s’y était fait couronner Roi.

Les barons normands faisant volontiers allégeance au nouveau souverain, Geoffroy résolut de conquérir par les armes son héritage. Une longue guerre s’ensuivit sur notre sol : dès 1136 la cathédrale de Lisieux est détruite. Deux ans plus tard, visant la prise de Bonneville-sur-Touques, la troupe de Geoffroy s’empare de Touques et, au soir, y prend ses quartiers.

Au château, le gouverneur Guillaume Troussebout, mettant à profit le répit que, cette nuit là, l’assaillant ainsi lui accorde, réunit ceux des habitants réfugiés dans l’enceinte et leur donne l’ordre de se disperser, à la faveur de l’ombre, par les rues du bourg pour porter l’incendie aux logis abritant la troupe angevine. On dit que quarante-neuf maisons soudain s’enflammèrent.

En grand désordre, les soldats de Geoffroy fuient les flammes et voient alors les ténèbres, où dort la forteresse, surgir Guillaume Troussebout et sa garde. On s’empoigna ferme dans la fumée, puis l’Angevin du s’esquiver. A quelque distance de Touques il rameuta ses hommes dans un cimetière où tous attendirent le jour pour déguerpie.

En cette journée de novembre 1138 paraît donc dans notre histoire locale Guillaume Troussebout que son contemporain Orderic Vital (mort vers 1143), moine de Saint-Evroult, cite parmi ceux auxquels Henri Beauclerc « accorda la faveur et l’anoblissement, qu’il tira pour ainsi dire de la poussière et éleva au-dessus des comtes et des châtelains illustres ». Et il ajoute, quelque peu scandalisé : « Ainsi le roi tira de la dernière classe, pour les anoblir, ces gens-là » (Note : 01).

Par la grâce royale donc, Guillaume Troussebout, gouverneur de Bonneville, tint en Yorkshire un honneur de dix fiefs de chevalier dont le chef était situé à Water.

Le roi de France Louis VII ayant investi en 1144 Geoffroy d’une Normandie, que ce dernier avait bel et bien alors conquise, et le fils, Henri Plantagenêt ayant succédé à Etienne de Blois sur le trône d’Angleterre, on eût pu craindre les représailles de ces princes angevins à l’encontre des Troussebout. Or ceux-ci restèrent en place à Bonneville. On connaît à Guillaume sept enfants dont quatre fils, Richard, Geoffroy, Guillaume et Robert qui ne laissèrent pas de postérité.

Guillaume fils fut prêtre : sur présentation de son père, l’évêque de Lisieux lui conféra l’église de Neuville-sur-Authou (Eure), en une région où nous le verrons, les Troussebout étaient possessionnés. Lui et Robert moururent peu avant 1195, date à laquelle, d’après Stapleton, leurs neveux réclamèrent leurs successions (Note : 02).

Geoffroy, le second nommé des quatre fils, nous est le mieux connu car il tint la vicomté de Bonneville et comme son père, fut gouverneur en la forteresse : il y est attesté entre 1176 et 1198.

Et puis Guillaume Troussebout père eut trois filles : Agathe (Agasse), Hilaria et Roesia.

L’histoire ne dit rien des raisons pour lesquelles Agathe se vit offrir en dot à l’occasion de son mariage avec Hamo Meinfelin, par le roi Henri II Plantagenêt, un important domaine en notre région, domaine nommé dès lors « terre Agasse Troussebout » dont le chef se trouvait à Fourneville, au lieu-dit actuel « Troussebourg », avec de larges extensions sur Le Theil, Gonneville, Le Coudray, Saint-Martin-aux-Chartrains, Touques et Barneville. Veuve de Meinfelin, Agathe se remaria à Guillaume d’Albani et mourut très âgée en 1247, ayant survécu à tous ses descendants : le Roi de France reprit pour cette raison en son domaine la terre qui continua à être nommée « Agathe Troussebout ».

Roesia Troussebout épousa Everard de Ros. Lui mourut peu avant 1184, elle en 1185. Deux fils leur sont connus dont Robert de Ros, l’aîné, auquel nous nous intéresserons sous le nom, à tournure plus moderne, de Robert de Reux.



Partie : 1.

Robert de Reux, bailli de Bonneville.

A la fin du XII ième siècle Henri Plantagenêt puis Richard Cœur de Lion nomment des officiers locaux supérieurs, les baillis, investis de pouvoirs d’administration, de justice, de finances et qui, de plus, contrôlent et coordonnent les activités des vicomtes. A Bonneville la création d’une « baillie » semble bien n’avoir été que la distinction d’une seule vicomté dont la forteresse et la forêt ducales motivèrent la promotion : vicomte et bailli furent confondus en une même personne, vicomté et baillie ne formant qu’une seule juridiction de faible étendue.

A l’est et au sud la baillie de Pont-Audemer comprend la vicomté des Bertran (qui ceinture la forêt de Bonneville) (Note : 03) et l’honneur de Montfort (vers Coquinvilliers, Le Torquesne, Saint-Himer).

A l’ouest la baillie d’Hiémois et Auge couvre l’espace entre la Dives, région d’Argences et la Touques.


Richard Ier et Robert de Reux.

En 1195 donc, le petit-fils de Guillaume de Troussebout, Robert de Reux, est bailli de Bonneville-sur-Touques et tient de plus, par 160 livres de ferme annuelle, la vicomté du lieu.

Il vient de succéder au premier bailli de Bonneville signalé : Guillaume de Blosseville. Depuis quatre ans il est entré en possession des biens anglais hérités de ses parents et a recueilli, comme aîné, la majeure partie des terres de son oncle décédé, Robert de Troussebout.

Un événement bien connu va soudain briser cette ascension prometteuse.

Le roi de France, Philippe-Auguste envahit la Normandie en 1196. Richard Cœur de Lion réussit à le repousser et fait prisonnier Hugues de Chaumont, chevalier favori du roi de France. Le captif est remis à Robert de Reux, lequel le confie à la garde de Guillaume de l’Epinay, au château de Bonneville-sur-Touques.

Or, une nuit, par dessus le mur, le prisonnier s’échappa. Colère de Richard Cœur de Lion ! Le roi fit pendre Guillaume de l’Epinay, qu’aurait soudoyé le captif, et incarcérer le bailli Robert de Reux jusqu’à paiement d’une rançon de mille deux cents marcs, tandis que les biens de ce dernier étaient saisis temporairement et de hauts barons, tels le chambellan de Tancarville et Robert Mallet, tenus à garantir partiellement le règlement. La baillie de Bonneville fut mise en la garde d’un « forestier », Philippe Mimican.

Mais voici qu’au printemps 1199 Richard Cœur de Lion disparaît, tué à Chalus en Limousin en assiégeant le château d’un vassal rebelle, le vicomte de Limoges.

Le dernier fils d’Henri Plantagenêt, Jean sans Terre, monte sur le trône.


Jean sans Terre et Robert de Reux.

Le bailli de Bonneville rentra en grâce près du nouveau souverain qui rendit visite au château de Bonneville dès le 5 juillet 1199.

L’année suivante Jean sans Terre enlève Isabelle d’Angoulème à son fiancé Hugues de Lusignan, juste avant leur mariage, enlèvement qui sert immédiatement de prétexte à Philippe-Auguste pour faire proclamer félon son rival et saisir ses fiefs français.

Les français envahissent la Normandie par le nord-est. En janvier 1203, Robert de Sées, comte d’Alençon, fait hommage à Philippe-Auguste et dès lors, Jean sans Terre, passant de la torpeur à la suspicion envers les siens, s’enfonce dans l’indifférence ou abattement : « Quelquefois passant au lit toute la matinée et n’en sortant que pour aller s’asseoir aux festins qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, c’était ivre de vin et gorgé de viandes qu’il recevait les courriers envoyés de toutes parts ».

En mai 1203, Hugues de Gournay et Pierre de Meulan livrent aux français la haute vallée de la Risle. Dès lors, assiégée, méfiant comme l’animal qui soupçonne la poursuite, le roi d’Angleterre erre en notre région. « Mais ne croyez pas qu’il suivit le droit chemin : il avait trop peur des " tournées " (partisans de Philippe-Auguste). Quand il quittait Verneuil il passait par Laigle ou Breteuil, par Lisieux, par Caen, par Bonneville, pour aller à Rouen » (Note : 04).

Il songe à créer un réduit défensif en Basse-Normandie où la baillie forestière de Bonneville lui semble offrir un site possible de résistance. Robert de Reux apparaît dans ses mandements : dès juin 1202 il lui a demandé de saisir et incorporer dans sa baillie les biens de Notre-Dame de Chartres à Roncheville (Saint-Martin-aux-Chartrains), Englesqueville et alentours (Note : 05). Il fait fortifier l’année suivante Trianon, que nous nommons Malmains, dont les ruines se dressent toujours sur la forêt (Note : 06). « Il eût mieux fait de fortifier Beaumont-le-Roger, Brionne ou Montfort » pense son brave Guillaume le Maréchal.

Jean sans Terre séjourne à Trianon le 22 août ; le lendemain il est en son manoir d’Hébertot, revient quelques jours plus tard à Bonneville, fait don à « son estimé et fidèle Robert de Reux » (Note : 07) d’un domaine agricole. Il revient le 9 octobre et y commande sans doute de nouveaux travaux défensifs en ses bois puisqu’il s’inquiète le 29 du même bois du règlement de ceux-ci (Note : 08).

Quinze jours plus tard, le voici à nouveau à Bonneville où, dit Guillaume le Maréchal, « il alla coucher dans le château, non pas dans le village, car il redoutait une trahison. On l’avait, en effet, averti que la plupart de ses barons s’étaient engagés par serment à se livrer au roi de France ».

Ce fut là son dernier séjour. N’ayant plus ni subsides, ni troupes, le roi d’Angleterre, à Domfront, ordonne que soient confiées à son toujours fidèle Robert de Reux, bailli de Bonneville, les demeures royales d’Hébertot et Trianon ainsi que la forêt (Note : 09). Il séjourne quelques jours encore vers Cherbourg puis, en compagnie de sa chère Isabelle d’Angoulème, le 5 décembre 1023, s’embarque à Barfleur pour l’Angleterre.

Trois mois encore le château Gaillard résista, puis Philippe-Auguste put achever sa conquête.



Partie : 2.

En forêt : les défrichements du XII ième siècle.

Nul autre paysage ne peut mieux porter la marque de cette époque que celui des défrichements forestiers et c’est donc dans le tissu agraire alors nouveau, les essarts, que nous trouverons la trace des baillis de Bonneville.

Rapidement découvrons l’étendue du massif boisé à l’aube du XII ième siècle : il s’étend jusqu’aux portes de Honfleur, cloisonnant les enclaves côtières de ports d’échouage entre Honfleur et Villerville et les quatre clairières paroissiales de Fourneville, Gonneville, Equemauville et Barneville.

La paroisse de Saint-Gatien n’existe pas mais, déjà de nombreuses abbayes ont reçu des quartiers déboisés, au cours du XI ième siècle :

- Dès le début de ce XI ième siècle, Equemauville semble le centre d’un défrichement de quelque importance car l’abbesse de Montivilliers et l’abbé de Saint-Riquier-en-Puisaye s’y disputent une église (Notre-Dame de Grâce ?) et Saint-Riquier y élèvera une grange dîmière (Note : 10).
- Au milieu du siècle, Guillaume le Bâtard remet à l’abbaye de Fécamp le défrichement de Flaville et son église qui devient le siège du prieuré de Saint-Martain-du-Bosc (Note : 11).
- A la même époque, Robert Bertran remet à l’abbaye rouennaise de Saint-Ouen les 40 acres (38 à 39 ha) d’un défrichement qui ne peut-être, me semble t-il, que le Mont-Saint-Jean (Note : 12).
- De même l’abbaye de Grestain est présente sur la lisière orientale du massif tout comme celle du Bec-Héllouin qui est à l’origine des toponymes « Hellins » sur Fourneville et Vasouy.

Or aucun de ces monastères n’est l’auteur d’un défrichement quelconque ; ils gèrent leurs possessions, perçoivent revenus et dîmes mais ne créent pas d’exploitations (sauf, peut-être à Fourneville).

Ajoutons à ce tableau une dégradation des bois vers Honfleur où le taillis prédomine très tôt avec peuplement en mitage, ainsi que des lacunes, dans la surface boisée, correspondant à des pâturages : nous savons que le duc Guillaume faisait paître les bestiaux vers Dauboeuf (Note : 13) ; que les Plantagenêts, dont la vacherie de Canapville est bien connue, durent l’imiter ; que les Bertran, vers Barneville, élevaient des chevaux (Note : 12). Signalons par exemple, parmi les vallons réservés au pâturage, le Vilambert (que Bréard écrivit justement Vi-Lambert, c’est-à-dire Vicus-Lambert) dont nous reparlerons (Note : 14).


Les essartages du XI ième siècle.

On en parle sur wikipédia.

La toponymie, pour cette période, apporte souvent beaucoup plus que les textes rares ou inexistants. Des initiatives dispersées, un grignotage peut-être clandestin, soumettent à la culture une frange de lisière mais aussi et surtout les versants et plateau Honfleur-Equemauville-Gonneville : ce défrichement donne une extension surprenante des paroisses honfleuraises Saint-Léonard et Notre-Dame et un accroissement des clairières d’Equemauville et Gonneville.

Les parcelles sont soumises à des redevances, payées en nature surtout, perçues par les sergents forestiers. Entre autres elles doivent une fourniture de grains où domine l’avoine, réglée par le tenancier à la Saint-Michel. Le sergent en reverse une partie, le reste étant acquis, au château de Bonneville.

La lisière occidentale du massif sera toujours mieux respectée : le château de Bonneville et sa réserve forestière de chasse expliquent sans doute ce fait. Quelques inféodations ont cependant été consenties vers Touques et Bonneville, par exemple en faveur du fief de l’Epinay, aux « Bournes » ou « Bornes », nom ancien de la Croix Sonnet, extension qui est à l’origine de l’actuel Mesnil-Saint-Germain ; mais la lisière de plusieurs paroisses, telle celle de Daubeuf, demeure longtemps intangiblement fixée.

Au XII ième siècle, auquel nous arrivons, le flux des défrichements s’étend autour d’Equemauville :

- Vers Honfleur, en prenant pour bases trois chemins rayonnant de Honaville vers les Monts de Daubeuf, vers Saint-Sauveur et vers Saint-Léonard de Honfleur ; ainsi qu’au long de la Charrière de Saint-Léonard à Gonneville et sur le chemin Saint-Léonard-Saint-Clair. Ces défrichements seront nommés parfois « anciennes fieffes des gastines de la forêt de Touques » ou « les vastines.

Prieuré de Saint-Martin-du-Bosc
Désert de Daubeuf, commune de Saint-Gatien-des-Bois
Dessin de Jean Bureau (coll. Le Pays d’Auge).


Les essartages du XII ième siècle.

Mis en œuvre comme par entreprise, l’essartage s’organise. Les rôles de l’Echiquier de Normandie mentionnent la vente d’essarts préparés et clos (Note 15). On attire les acquéreurs en leur consentant un statut libéral : les terres nouvelles sont attribuées en « fieffes », les textes préciseront « en roture et simples fieffes faites de gâtines et terres vides dépopulées de bois ». Le tenancier s’acquitte d’abord d’un capital, « somme toute payée », et de plus règle à perpétuité une rente annuelle. Pour les essarts du XII ième siècle, la rente est payée par le tenancier en deux termes inégaux :

- Les deux tiers (dits « les deux parts ») à la Saint-Michel.
- L’autre tiers à Pâques.

Les redevances demeurant invariables, jusqu’à leur suppression en 1789, ce détail se montre d’importance pour notre recherche. Par contre, les limites de parcelles, et donc les surfaces, ont souvent varié.

Le tenancier peut disposer de cette terre, y construire, la transmettre par héritage ou la vendre sans droits de mutation (ni « treizièmes » ni « reliefs ») mais reconnaît sa dépendance envers le duc ou roi par « aveu ». En cas d’abandon, ou « par défaut d’homme », le bien revient au duc ou roi. Cependant la veuve n’est pas évincée et il n’y a pas « défaut d’homme » si la fille héritière peut faire valoir la terre par son mari.

Stapleton, tome II p. 260.

- Vers Gonneville : sur les chemins vers la fontaine d’Ingrés au Fourquet.
Vers la Haie Bertran ; tout autour du Buquet (mais rappelons que ces bois ne dépendent pas de la forêt de Bonneville).
- Vers Fourneville : le défrichement le plus notable sera nommé plus tard « les Gastines d’Orléans ». Son bornage le révèle proche de l’Eglise : pour 8 hectares il se situe entre les « Monts de l’Eglise », un chemin « tendant à l’église », la « rue Moulière » et le « douet Martinet ».

Les essarts s’installent même sur les terrains accidentés de Crémanville. Sans doute les défricheurs furent-ils quelque peu présomptueux car, sur les paroisses de Gonneville, Fourneville, Crémanville, on ne découvre au XIII ième siècle aucun essartage nouveau et tous ces essarts sont de surface réduite, ne réglant que quelques deniers ou sols de redevance annuelle : la proximité des clairières paroissiales et de hameaux secondaires, le mitage que nous avons signalé, empêchent toute entreprise d’importance.

Signalons encore sur Tourville-en-Auge un défrichement du XII ième siècle (à situer sur la lisière nord du massif bordant cette paroisse) qui sera remis au siècle suivant par Saint-Louis à l’abbaye de Saint-Evroult sous forme de 41 acres et demie de labours.

Mais le flux des grands défrichements atteint en ce XII ième siècle ce que nous nommons la commune de Saint-Gatien : il ne s’agit plus là de grignotages sur lisière, ni de remplissage entre clairières mais d’une avancée en entreprise réglée, de la conquête d’un terroir sur limon éolien, avancée qui s’effectue en deux quartiers distincts :

- A partir de Gonneville et à l’est de la route actuelle de Honfleur-Pont-l’Evêque (D. 579), les essarts s’appuient sur 3 voies :

a) Le chemin Pont-l’Evêque-Honfleur assez proche de notre route D. 579 mais s’incurvant, aux approches de l’hôpital actuel de Honfleur, pour rejoindre « Les Moulineaux ».
b) L’antique rue Moulière dont les vestiges subsistent sur une ligne droite joignant « La Plane », « La Cidrerie » et « l’Epiney ».
c) Une voie Touques-Pont-Audemer passant aux lieux-dits « Pont de la Moue », « Brefet », « Chenard » pour se diriger ensuite vers Prêteville.

Entre ces deux dernières, on perce sans doute à l’occasion de cet essartage, une voie de service – tout comme on le fait en nos lotissements actuels - qui borne la plupart des parcelles crées, voie que l’on appelle dans les actes du XVI ième « chemin Roger Lecomte » et qui persiste sur nos cartes de la Cidrerie aux Rots en parallèle à la D. 579.

Cette progression des essartages se fait, je le répète, à partir de Gonneville ; les bois de la Plane et du Marélot restant conjoints jusqu’au XVIII ième siècle, les chemins passent sous couvert (au abords de l’hôpital actuel). De même à l’est de la rue Moulière, les bois du Chênard formeront écran très tardivement.

En ce XII ième siècle se développent donc à cet endroit les grands défrichements qui à terme constitueront la majeure partie de Saint-Gatien. Ils se groupent tout d’abord en tènements dont l’unité économique subsistera jusqu’à la fin de l’ancien régime sous forme d’aînesses (Note : 16) le « Manoir de la Vente » couvrant 36 acres, situé immédiatement à l’est du lieu-dit actuel « Lieu à Than » et le « Bréfet » qui fut propriété de l’évêque de Lisieux jusqu’en 1310 (Note : 17), exploitation de 62 acres.

La présence de l’évêque pour l’un, la dénomination « Manoir de la Vente » pour l’autre, le respect de l’indivision comme par interdit au plan fiscal pour les deux, indiquent assez des entreprises initiales de belle ampleur ayant requis de riches initiatives en cet endroit. Citons encore un « Tènement ès Malezards » qui se divisa plus précocement. La progression des essarts atteint vers 1200 les lieux-dits « les rots » (roture de moindre importance, lieu de dépeuplement) et le « Carrefour David ».

La Chapelle Saint-Philbert,
Plan cadastral 1810 (extrait).

La limite de clairière primitive (ligne courbe marquée A B par nos soins) reste évidente malgré une mise en culture postérieure. La chapelle est située au point C. Le carrefour ancien (D) n’a été que légèrement déplacé lors de l’ouverture du chemin dit d’Aguesseau. A gauche (D E) chemin de la Mue.

- Une seconde zone de grand défrichement progresse au XII ième siècle au nord de notre route actuelle D. 74 depuis les abords de la chapelle Saint-Philbert pour atteindre la Rançonnière. L’intervention des baillis, de Robert de Reux et sans doute de ses prédécesseurs familiaux, tel Geoffroy Troussebout, s’y révèle d’évidence.

Je dirai quelques mots de quatre essarts :

a) Le « Clos de Beauvoir », au lieu-dit « Les Beauvais » à l’est de la chapelle Saint-Philbert : le voyageur venant de Touques par Bonneville, sortant du bois à la chapelle, découvrait soudain sur sa droite l’étendue claire des blés et herbages, paysage désencombré, un « beauvoir » ou « beauvais ». Point de passage obligé, Saint-Philbert marquait le mi-parcours forestier. (Note : 18).

b) Le « Clos au Baillif » : le nom précise bien la dépendance primitive envers le bailli. La voie de service subsiste toujours en impasse.

Ces deux clos formèrent la « Fieffe de Mellemont » la famille de Mellemont ayant succédé à celle de Reux (Roes) dans ses possessions sur la basse-Risle (Note : 19). Les deux essarts devaient au duc chaque année « un chapeau de roses », redevance symbolique que complétaient des obligations dont nous découvrons l’existence dans le rôle de l’Echiquier de 1198 : à cause de son fief, Robert de Reux était tenu de faire et entretenir le pont sur le douet Lambert. Il s’agit là du ruisselet naissant au Vi-Lambert lieu-dit que nous avons déjà mentionné. Ce pont permettait donc, dès cette époque, le passage du chemin Pont-l’Evêque-Honfleur (Note : 20).

Nous verrons qu’au siècle suivant le centre paroissial de Saint-Gatien-des-Bois (église, cimetière et aumône du curé) se forma à proximité du « Clos au Baillif » (Note : 21).

c) La « Terre de Reux » appelée au XV ième siècle « terre à l’oir de Reux » : située à l’est du clos au Baillif, ses tenants en furent une autre branche de la même famille, les seigneurs de Reux près Pont-l’Evêque : Geffroy de Roes puis Renault de Reux à la fin du XIV ième siècle.

d) La Rançonnière. Ce toponyme apparaît dès la construction du manoir vers 1570 (par Robert Desceliers, écuyer) sur la « fieffe Roquelin » adjugée en 1523, très certainement à Marie Roquelin veuve d’Antoine de Saint-Pierre Sieur de Saint-Julin-sur-Calonne (ces derniers parents de Catherine épouse de Robert Desceliers) (Note : 22).

Ces toponymes en « ière » désignent généralement des lieux habités au XII ième ou XIII ième siècle. Celui-ci doit rappeler le règlement de rançon par Robert de Reux : le bien, saisi en 1198 par Richard Cœur de Lion a dû rester jusqu’en 1523 dans le domaine royal pour n’en sortir que lors de l’adjudication à Marie Roquelin.

Ainsi l’entreprise de défrichement allant de la chapelle Saint-Philbert à la Rançonnière, se révèle conduite au XII ième siècle par la famille Troussebout-Reux sur des terres qui leur furent concédées à des titres divers.

Signalons encore, pour finir ce chapitre, un défrichement de moindre importance, mais du XII ième siècle encore, dû à la présence de la source dite actuellement fontaine Balan, aux abords du ruisseau appelé primitivement Houlbec (Note : 23).

La Rançonnière.



Partie : 3.

Au XIII ième siècle : les baillis et l’évêque.

Sous Philippe-Auguste, la baillie de Bonneville-sur-Touques voit son étendue s’accroître notablement en incorporant entre autres la vicomté Bertran (sud de Honfleur), l’Honneur de Montfort (Coquainvilliers, Le Torquesne, Saint-Himer), l’exemption de Bayeux (Cambremer, Manerbe, La Roche-Baignard, Saint-Ouen, Le Pin...), couvrant ainsi au nord de Lisieux le territoire compris entre la Dives et l’Orange.

La baillie reste cependant de petite importance : ses recettes et dépenses sont, pour l’Echiquier de Pâques 1230, de 4 à 5 fois inférieures à celles de Pont-Audemer sa voisine qui, elle-même, est d’ordre secondaire par rapport aux grandes baillies royales.

De plus le bailli ne réside plus à Bonneville mais le plus souvent à Rouen, ne venant sur les bords de la Touques qu’à l’occasion de ses enquêtes et assises. Vers 1210 la baillie de Bonneville est dite « de Jean de la Porte » (Note : 24). En réalité ce dernier n’est plus alors un seigneur local mais bien un simple fonctionnaire. Bonneville n’aura plus de Robert de Reux : les baillis du roi de France ont une action collective et on ne leur assigne aucun siège particulier. D’après les « Plaintes des Normands » que Saint-Louis fit recueillir en 1247 à la veille de partir en croisade (Note : 25), les justiciables de la baillie virent, en quelques années, siéger, outre Jean de la Porte :

- Nicolas de Montigni dont les terres se situent au sud-ouest de Dieppe.
- Jean des Vignes qui eut à administrer en même temps les baillies de Rouen, de Caen de Pont-Audemer, de Falaise, de Vire et de Bonneville. Il fut même prévôt de Paris vers 1223-27.
- Pierre de Thillai, sénéchal de Normandie, qui fut bailli de Caen et Falaise entre autres. Il se constitua un fief considérable au Mesnil-Mauger.
- Cadoc, le célèbre chef des routiers de la conquête de Normandie, devenu châtelain de Gaillon et bailli de Pont-Audemer avant d’être emprisonné en 1219.

Il s’agit donc bien de fonctionnaires itinérants. De même, si la police forestière reste assurée par les sergents héréditaires, ceux-ci seront placés sous l’autorité, non plus du gouverneur du château mais d’un verdier salarié. Et sans doute doit-on dater de ce début du XIII ième siècle l’apparition des sergents à gages à côté des sergents fieffés.

Cette période, qui couvre les règnes des rois Philippe-Auguste, Louis VIII et Saint-Louis pour partie, apporte outre une nouvelle administration, de gros travaux au château de Bonneville.

Pour entretenir la forteresse et la doter de tours (Note : 26), on ouvre dès avant 1223 des carrières au plus près du chantier. Les « Plaintes des Normands » en citent deux à Bonneville même : chez Jean de Tourgeville et chez Guillaume Bardouf. On construit en même temps, dans l’enceinte, la maison du verdier (dont le manoir était situé précédemment chez Robert de Hoilant). La garde du château qui avait été confiée durant 18 ans à Guillaume Caillol, sera dorénavant assurée par le verdier.

Il en sera encore ainsi au siècle suivant : en 1312 Johan de Franconville perçoit 2 sous par jour comme verdier, 1 sou par jour « pour la garde du chastel » et chaque année 50 sous pour sa robe de verdier et 75 sous pour sa robe de châtelain.

Ne soyons donc pas surpris de voir l’évêque de Lisieux, baron de Touques, jouir à cette époque d’une résidence au château. Déjà, en 1189, Richard Cœur de Lion, accordant une seconde foire à la Sainte Marie-Madeleine, avait appelé Touques : ville-l’Evêque. Le prélat lexovien maintenant exerce en l’endroit la seule autorité de type seigneurial.

Les défrichements ont crée de vastes étendues nouvellement cultivées dévolues aux paroisses voisines. L’évêque s’ingénie à bénéficier ou à faire bénéficier son chapitre, des « dîmes novales » sur l’ensemble de ces localités.

- Dès novembre 1215, le chapitre lexovien reçoit de l’ évêque Jourdain du Hommet, le patronage des églises de Genneville et Villerville.
- Le 8 décembre 1233, Robert, abbé de Grestain, rétrocède le patronage de Notre-Dame et Saint-Léonard de Honfleur à Guillaume de Pont de l’Arche, évêque de Lisieux.
- En 1239, s’élève une controverse entre ce dernier et l’abbé de Saint-Riquier à propos des dîmes d’Equemauville. Saint-Riquier réussit à garder les deux tiers des grosses dîmes.
- Le chapitre de Lisieux acquiert pour partie les dîmes de Tourville, Fourneville, Genneville... de même, les dîmes novales de la forêt de Bonneville étant acquises à l’évêque, le chapitre reçoit désormais à Pâques, de la main du prélat, 20 livres sur celles-ci.

C’est qu’en cette période la hache, la houe et la charrue conquièrent comme jamais. Léopold Delisle a écrit :

« Dans les actes du XI ième et XII ième siècle, il est souvent question de défrichements. Mais ce fut surtout au XIII ième siècle et sous l’influence éclairée de Saint-Louis que, principalement dans les forêts de Haute-Normandie, de vastes étendues de bois furent transformées en champs cultivés ».

Il en fut ainsi en forêt de Bonneville durant les deux premiers tiers du XIII ième siècle. Les deux grands essarts, que nous avons identifiés à la fin du XII ième, se rejoignent alors et s’étendent d’une part jusqu’au « Mont as louveaux » - actuel Montalouveau - et d’autre part jusqu’au Vilambert, après avoir franchi le « chemin du château de Touques à la croix aux Hareaux », c’est-à-dire de Bonneville au lieu-dit actuel Croix Saint-Gilles, par Saint-Philbert (Note : 27), ébauche fragmentaire de nos routes départementales 288 et 74 qui subsista telle jusqu’à ce que les d’Aguesseau percent la forêt, vers Saint-André d’Hébertot et vers Trouville, en 1733.

Il en fut ainsi, dis-je, jusque vers 1260-65. Soudain tout se figea, la vague des défrichements s’arrêta.

La baillie de Bonneville-sur-Touques disparaît en 1258, incorporée par le roi au grand bailliage de Rouen.

Le Vilambert.

Les essartages du XIII ième siècle.

Les « fieffes nouvelles » (« de nouvel fe ») sont tenues à deux paiements annuels égaux : moitié à la Saint-Michel, moitié à Pâques, règle introduite, semble t-il, après la conquête de 1204 par l’administration royale.

Donc le revenu des défrichements, dits « gâtines » sera du XIII ième siècle (Etat du domaine royal publié par Strayer) au XV ième siècle (comptes de la vicomté d’Auge) présenté sur trois lignes :

- En 1ère ligne à la Saint-Michel 425,5 acres (Note : 28), essarts du XII ième siècle situés « par devers Equemauville » paient « les deux parts » à ce terme.
- En 2ème ligne, 213 acres paient « pour moitié » et sont les essarts du XIII ième siècle, « de nouvel fe ».
- En 3ème ligne, 100, 5 acres de la Haye Bertran sont traitées à part car appartenaient avant 1204 à la vicomté Bertran et non à la baillie de Bonneville.

Ces gâtines ne comprennent pas, bien entendu, les terres inféodées, données en « fiefs » c’est-à-dire sans adjudication mais contre service.

Vers 1547 le procureur du Roi en la vicomté d’Auge fit soumettre aux droits de mutation (treizièmes, reliefs) les gâtines. Les déclarations furent consignées en un registre (Arch.Calv. A281) : on y précise bornages et redevances, renseignements utilisés en cette étude.

A cette même époque naît la nouvelle paroisse que nous appelons Saint-Gatien-des-Bois : elle apparaît dans un texte de janvier 1267 sous le nom de « Saint-Ursins-des-Essarts » (Note : 29). La création d’église devait déjà remonter à quelques années ; pour celle-ci les patronages successifs de Saint-Ursin et Saint-Gatien, en grand honneur à Lisieux montre bien que la décision, sinon l’initiative, épiscopale fut déterminante.

L’église s’éleva et l’aumône du curé fut attribuée, en bordure du « Clos au Baillif » : bailli et évêque se côtoyaient sur le terrain comme ils s’étaient succédés.

Dans le temps. « L’état du domaine royal au bailliage de Rouen vers 1266 » (publié par Stayer) précise qu’à l’époque les gâtines de Bonneville couvrent 739 acres. S’y ajoute une nouvelle vente de 80 acres à adjuger.

En réalité la conquête de terres sur la forêt se fige. Le siècle suivant apportera guerre et peste noire. Pour un temps les bois reprendront les plus beaux domaines : la terre du Mesnil à Equemauville, les Ventes au Doyen à Tourville, le Bréfet, les Ventes au Daim, les Ventes au Dépensier à Saint-Gatien.

Et les chaumières se videront : en 1386, seuls vingt-cinq foyers subsistent sur le rôle de fouage pour Saint-Gatien.

Les défrichements ne reprirent qu'en 1523.

Essarts du XIII ième siècle :

Le bourg de Saint-Gatien-des-Bois en 1810 (extrait du plan cadastral).

Au nord de la route D. 74 nous avons indiqué d’une croix + la position de l’église. En parallèles à cette route on relève les anciennes limites des défrichements B G puis J L. On peut sans difficulté découvrir trois fieffes primitives en façade sur le chemin : ABCD, CDEF, EFGH sensiblement carrées et égales.

Source : Paul Guidecoq.

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